Au passé, au présent et au futur, le transport fluvial a de la ressource !

+ Le transport fluvial au passé : les conquêtes des bateliers

Le transport fluvial existe depuis des milliers d’années. Ainsi, on a retrouvé des pirogues vieilles de 6 500 ans dédiées au transport de marchandises (lien).

Aux origines, la propulsion était réalisée grâce à une perche. Vinrent ensuite la rame et la voile, qui permirent d’augmenter les tonnages tout en limitant les efforts nécessaires, mais également le halage, une technique consistant à tracter le bateau depuis la rive, à pied ou à l’aide d’un animal.

Le transport fluvial permit alors l’essor économique de nombreuses villes, jusque dans l’intérieur des terres. La Loire, fleuve aujourd’hui rebelle à la navigation moderne, était emprunté jusqu’en Bourgogne, et ses affluents jusque dans le Berry (lien).

Ces modes de propulsion ont ensuite peu évolué jusqu’à l’arrivée de la vapeur et du train, puis de la route, face auxquels la batellerie a perdu de nombreuses parts de marché.

Mais l’histoire du transport fluvial de marchandise ne s’est pas arrêtée là ! Plusieurs technologies ont continué à se développer, comme le touage, qui consiste à remorquer les navires depuis le fleuve ou depuis la rive. Ce mode de propulsion est encore visible en France pour traverser le tunnel des Mauvages, sur le Canal de la Marne au Rhin.


Source : lowtechmagazine.com

Aujourd’hui, les moteurs diesel se sont imposés de manière hégémonique. Toutefois, face à l’augmentation des prix des matières premières énergétiques et aux enjeux climatiques, ces anciens savoir faire pourraient bien inspirer l’avenir du transport fluvial de marchandises.

Déjà, certaines entreprises font appel à ces techniques. Ainsi, la société Yprema, dans le Val-de-Marne, transporte des mâchefers depuis la centrale d’incinération jusqu’à son usine, pour les retraiter. Le halage est par exemple tout-à-fait adapté au transport sur de courtes distances.


Source : Yprema.fr

Le transport fluvial est pour l’instant compétitif surtout sur de longues distances et pour des tonnages importants. Mais l’exemple d’Yprema prouve que le fluvial a aussi sa place sur de courtes distances. L’utilisation des voiles, des rames et des pagaies peut s’avérer limité pour manœuvrer des convois poussés de 5 000 tonnes, mais leur utilisation dans des cas similaires à celui-ci pourrait certainement éviter quelques trajets routiers de courtes distance, c'est-à-dire les plus gourmands rapportés aux tonnes.km transportées. Cette réduction des gabarits pourraient de plus permettre d’irriguer une large partie du territoire. Ainsi, au siècle dernier, davantage de cours d’eau étaient considérés comme navigables.


Source : www.transponts.com

+ Le transport fluvial au présent : s'adapter aux nouvelles réalités de la société

Aujourd’hui, le transport fluvial semble renaître. Les trafics augmentent, l’image du métier s’améliore…

Les marchés sont réduits, mais relativement variés. La voie d’eau étant particulièrement adaptée pour le transport de pondéreux (c’est-à-dire de matériaux lourds et en grande quantité), certains secteurs sont privilégiés. Parmi eux, les matériaux et débris de construction, l’agroalimentaire (céréales, engrais…), la métallurgie, l’automobile, les déchets, les produits énergétiques constituent la majeure partie du trafic. Le fluvial est également adapté au transport de «colis lourds», c'est-à-dire des pièces qui nécessiteraient de coûteux «transports exceptionnels» pour être déplacés. Enfin, on note une croissance importante des conteneurs, permettant le transport multimodal de toutes sortes de produits, dont certains sont à haute valeur ajoutée.

Pourtant, pour conquérir de nouvelles parts de marché, la batellerie doit s’adapter en permanence. Le monde d’aujourd’hui, plus urbain, pourrait tirer bénéfice du transport fluvial, insensible aux embouteillages par exemple. Ainsi, plusieurs projets sont à l’étude pour intégrer le transport urbain en ville. Même si la réduction des bateaux rend moins évidente la compétitivité de la voie d’eau, certains exemples prouvent qu’elle peut constituer une solution avantageuse dans certains contextes. Ainsi, dans des villes bien desservies en canaux, des sociétés logistiques proposent des services de livraisons par voie d’eau.

À Venise (photo de droite), ville lacustre par excellence, DHL la voie d’eau permet des livraisons porte-à-porte. A Amsterdam (photo de gauche), où de nombreux canaux parcourent la ville, DHL utilise un bateau, qui agit comme une base mobile, avec à son bord des vélos pour effectuer les quelques mètres finaux.


Source : www.dhl.com

Enfin, à Utrecht, le BierBoot livre les bars des abords des canaux grâce à une grue située sur le bateau (vidéo)

Cette solution de bateaux auto-déchargeant est également utilisée à plus grande échelle en France, où le bateau «Madagascar» livre en matériaux de construction les magasins Point P à l’aide de son bras articulé.


Source : Sétra

Il est un dicton dans le monde de la logistique qui dit que le transport pur n’existe pas. En effet, l’offre de transport de marchandises doit souvent et de plus en plus s’accompagner de diverses activités, comme du stockage, du conditionnement, du commerce…

Le transport fluvial n’échappe pas à la règle, et les ports fluviaux doivent de plus en plus intégrer une offre de stockage pour répondre aux exigences des chargeurs et des transporteurs. Avec la montée en puissance du conteneur, d’autres services à plus haute valeur ajoutée s’imposent dans les ports fluviaux (éco-conditionnement, traçabilité…).

Plus originaux, certains services sont effectués directement à bord des embarcations. Ainsi, la société JC Decaux, qui gère les Velib’ parisiens, utilise la voie fluviale pour transporter les vélos d’une station à l’autre, et profite du temps de trajet pour réparer ceux qui seraient endommagés.


Source : blog.velib.paris.fr

Autre exemple intéressant, celui du Syelom, le syndicat d’élimination des déchets des Hauts-de-Seine. Devant les réticences des habitants à voir s’implanter une déchèterie près de chez eux, ils ont eu l’idée d’une déchèterie flottante, sous la forme d’une barge qui associe récolte et transport des déchets.

Si ces idées sont intéressantes à première vue, elles n’en restent pas moins difficiles à mettre en place.
En effet, le transport fluvial a besoin d’espace en bord de voie d’eau, mais ces espaces sont urbanisés depuis très longtemps, et les activités portuaires bruyantes ne sont pas toujours les bienvenues. Quelques solutions existent. À Issy-les-Moulineaux, le centre de valorisation des déchets a été installé en bord de Seine, afin de profiter de la voie d’eau et de la voie ferrée. En plus d’une intégration paysagère poussée du fait d’une architecture recherchée et d’un riche habillage végétal, les habitants profitent du réseau de chaleur urbaine produite par le site.


Source : syctom-isseane.com

Le port de Tolbiac, à Paris, a récemment accueilli une usine à béton du groupe Cemex. Contrairement à l’exemple d’Isséanne, où le centre des déchets est dissimulé dans la végétation, la carte jouée est celle d’une activité industrielle assumée. Avec une emprise réduite de 50%, des filtres pour limiter les émissions de poussières, un bruit inférieur au trafic routier, une bonne gestion des eaux, et des moteurs haut-rendements pour limiter la consommation d’énergie, la centrale vise les 14 cibles du label HQE. L’éclairage architectural, qui met le port en valeur, sert aussi aux piétons puisque le port est ouvert aux piétons en dehors des heures de production.

Enfin, afin de ne pas empiéter sur les berges, qui sont des lieux privilégiés de conservation de la biodiversité, l’utilisation de convoyeurs aériens peut éviter de bétonner les berges.

+ Le transport fluvial au futur : des idées à explorer

Que sera le transport du fret fluvial ? C’est une question encore floue, tant le renouveau amorcé au début des années 90 semble déjà une grande victoire. Cependant, le fluvial a connu assez peu d’innovations ces dernières années, alors que les transports terrestres, maritimes et aériens s’adaptaient à la modernité.

Des solutions sont à chercher au croisement du passé et du futur. Parmi elles, la voile pourrait constituer un atout pour réduire la consommation de carburant. Ainsi, dans la marine marchande, certains projets en cours de développement présentent un potentiel intéressant. Parmi eux, SkySail propose de tirer les navires grâce à une voile-cerf-volant.


Source : skysails.com

De même, afin de limiter l’emprunte carbone du transport, une compagnie a même remi au gout du jour le transport uniquement à la voile (lien)). Si le vent est certainement moins puissant et moins régulier sur les fleuves qu’en mer, une solution simple et peu coûteuse semble envisageable. En effet, si l’on considère que l’intégralité du trafic des siècles passés se faisait à la voile, pourquoi leur utilisation serait aujourd’hui néfaste ? Au pire aurait-elle une efficacité limitée ?

Les énergies renouvelables, dont ont parle beaucoup actuellement, semblent pour l’instant difficiles à adapter au transport fluvial. En effet, le besoin de mobilité inhérent à l’activité de transport oblige à se tourner vers le solaire, dont le rendement est assez faible et le coût initial assez élevé compte tenu des marchandises transportées souvent à faible valeur ajoutée. Pourtant, certains pionniers réussissent à propulser leurs bateaux grâce à l’énergie solaire, mais dans le cadre d’une activité de tourisme. C’est le cas du Soleil d’Oc, sur le canal du Midi.


Source : familleaunaturel.com

En attendant, le fluvial devra moderniser sa flotte, déjà ancienne. Ces investissements peuvent être rentables dans la mesure où ils permettent une économie notable de carburant. Ainsi, le Sandre, de la société Cemex, est un automoteur récent, dont la consommation a été sensiblement réduite grâce à un nouveau système de propulsion.

Enfin, la solution de combiner transports et autres activités semble une idée à creuser. Ainsi, par le passé, des moulins flottants permettaient d’utiliser la force du courant pour moudre le grain. Aujourd’hui, des activités nécessitant une puissance limitée mais continue, ainsi que peu d’espace, pourraient tirer avantage d’une localisation directement sur les cours d’eau. Le transport serait limité, les manutentions également, ainsi que les coûts énergétiques. Plus simple et certainement plus réalistes, il apparaît intéressant de profiter de l’image «naturelle» des cours d’eau. Ainsi, certains architectes du Grand Paris proposent de mettre en place des marchés flottants, approvisionnés par voie d’eau.

Enfin, un autre domaine semble explorable, celui du transport mixte marchandises/passagers. En effet, des cargos maritimes utilisent déjà ces deux sources de revenus, de même que les avions, pour lesquels 50% du trafic s’effectue à bord d’avions de transport de passagers (lien). Le transport fluvial de marchandises pourrait ainsi profiter des bateaux de tourisme lorsque ceux-ci ne sont pas pleins. Le potentiel est important, notamment avec les bateaux-mouches parisiens, dont la fréquence semble imbattable par des bateaux exclusivement dédiés à la marchandise.